Francophonie

La francophonie en Turquie

Mélange d’auto-satisfecit et d’auto-apitoiement, le discours officiel sur la francophonie sonne étrangement aux oreilles d’un français qui vit à Istanbul. Il existe apparemment un grand décalage dans la perception de ce problème selon qu’on l’observe depuis la France ou depuis l’étranger. A tel point que les résidents étrangers ressentent le besoin d’exposer leur analyse de la situation. Le but de cet article est d’exprimer le point de vue extérieur. Cette contribution pourra peut-être ébranler quelques certitudes, et qui sait, amener à réévaluer les priorités.

Le constat

Le déclin de la francophonie s’observe tous les jours à Istanbul :

  • Dans les librairies, le rayon de livres en français se résume aujourd’hui à des dictionnaires. Même les quelques classiques (Balzac, Victor Hugo…) que l’on trouvait encore il y a une petite dizaine d’années ont quasiment disparu[1].
  • On n’accède pas aux chaînes de télévision françaises dans les hôtels, via les réseaux câblés, le satellite. Dans le meilleur des cas on se voit proposer TV5 ou bien France 24. On ne peut pas dire que ces chaînes donnent envie d’aller en France. Encore moins d’apprendre le français. Il n’y a rien pour les enfants.
  • On ne rencontre plus guère de locuteurs jeunes. Au dessus de 60 ans, ils sont nombreux à parler un français très correct. En dessous de 50 ans, ils sont rares, spécialement chez les moins de 30 ans qui parlent tous un excellent anglais s’ils ont fait des études supérieures.
  • Il est très difficile de trouver des journaux en français, mais il faut bien reconnaître que cela n’a jamais été très facile.
  • A de rares exceptions près, les seules musiques françaises que l’on entend datent de plus de 30 ans.
  • Très peu de films français arrivent sur les écrans turcs. Si le film n’est pas un tantinet provocateur et n’a pas reçu de prix international, il ne sort tout simplement pas. Un bon contre exemple est « La vie d’Adèle », qui sort pour les raisons précitées. Il faut tout de même reconnaître que le cinéma français est décemment représenté dans les festivals qui sont nombreux et dynamiques à Istanbul.
  • La production pourtant pléthorique de BD francophones (plusieurs milliers d’albums par an) est très peu traduite, même en anglais. Sur une année, on doit compter les traductions en turc de ce genre de littérature « populaire » sur les doigts des deux mains. Et encore il s’agit en grande partie d’ouvrages anciens qui ne reflètent pas du tout la vitalité de ce secteur.
  • De l’avis général, le niveau des écoles francophones d’Istanbul (les « Saints ») a fortement baissé. Autrefois, certains parents envisageaient pour leurs enfants l’enseignement universitaire en France plutôt qu’en Angleterre ou aux Etats-Unis. Rares sont ceux qui persistent dans ce choix. Il devient de toute façon très aléatoire d’obtenir un visa pour étudier en France.
  • Enfin, on trouve très peu de livres en français sur Kindle ou Ipad. L’offre s’améliore, mais bien trop lentement.

Les conséquences

Pour toutes ces raisons, un Turc désireux d’apprendre le français ne peut trouver facilement à Istanbul l’environnement culturel propice à l’apprentissage de la langue française.

D’autre part l’image de la France qui est véhiculée est vieillotte.  Malheureusement le français est « has been ».  Si on demande à un Turc de citer un acteur  français, on a de bonnes chances de s’entendre répondre Alain Delon ou Catherine Deneuve. La même question pour un chanteur français donnera peut-être Adamo, Enrico Macias ou Aznavour, tous artistiquement « morts ». Aujourd’hui, on exporte principalement de la culture en conserve ! On peut craindre que ce public amateurs de vieilles choses, très respectables par ailleurs, finisse par disparaître.

En dommage collatéral, on ne peut s’empêcher de penser qu’il est plus difficile pour une entreprise française de vendre de la High Tech quand, consciemment ou non, la France est associée au bonheur de vivre dans les années 70.

L’enseignement, un enjeu essentiel

L’Etat se désengage doucement de RFI, et du financement des activités culturelles. Dans le même temps, la contribution de l’Etat au fonctionnement de l’école française baisse aussi, lentement, mais irrémédiablement. A tel point qu’il faudra se poser un jour la question de la pertinence du maintien du réseau des écoles françaises à l’étranger. En dessous d’un certain seuil, il devient difficile de justifier les coûts de structure et il vaut probablement mieux tirer le rideau.

La baisse de l’aide financière n’explique pas à elle seule les difficultés d’expansion des écoles françaises à l’étranger. L’école d’Istanbul n’a plus de capacité d’accueil disponible pour les élèves de nationalité française. A fortiori pour les Turcs. Ne rien faire reviendrait à planifier en quelque sorte de ne plus former de Turcs dans le système d’enseignement français à Istanbul.

Cela se paiera un jour. La majorité politique aura eu le temps de basculer un nombre impair de fois, mais à la fin, dans une trentaine d’année, nos diplomates chercheront vainement des interlocuteurs francophones influents à Istanbul.

A court terme, des implantations d’entreprises françaises à Istanbul sont compromises. Si vous n’étiez pas sûr de pouvoir y scolariser un enfant, accepteriez-vous une expatriation à Istanbul ?

Quel futur ?

Il faut faire des économies, certes. Mais il est des coupes budgétaires qui fragilisent nos réseaux d’influence et peuvent affecter fortement la compétitivité nationale. On a coutume de raboter 1 à 2% sur les budgets tous les ans dans l’espoir que cela n’ait pas d’effet. Résultat : il est bien difficile de déceler une vision dans ces politiques d’érosion budgétaire. On ne pourra pas tout financer, c’est certain, mais à ménager la chèvre et le chou on perdra tout. Par pitié, cessons le saupoudrage comme le grappillage ! Il faut faire des choix et pour cela sortir le nez du guidon et regarder l’horizon.  Que voulons-nous pour nos enfants, dans vingt ans ? Que pouvons-nous faire d’efficace aujourd’hui qui nous rapproche de l’objectif ?

En ce sens, le choix de « lâcher » RFI pour investir dans la télévision se défend tout à fait. Le besoin est moins critique maintenant que l’on peut podcaster les émissions de radio.

Le constat est sombre, mais tout n’est pas noir pour autant. On peut déjà lire la presse française sur Internet. Il serait techniquement possible de capter la télévision via satellite ou Internet et télécharger toutes sortes d’œuvres multimédia depuis l ‘étranger… à condition de lever des barrages juridiques qui datent d’un autre âge.

En tout cas, il ne faut pas se laisser bercer par l’idée que l’on peut retourner à un âge d’or bel et bien révolu. La solution ne viendra pas du passé, mais de la construction raisonnée d’un futur. Pour les produits culturels français, il y a des parts de marché à prendre dans le monde numérique et le gâteau ne se limite pas aux 700.000 km2 autour de Paris. Aujourd’hui nous avons un marché de 2,7 milliards d’humains connectés,  plus de 7 milliards demain. Le marché culturel français n’est pas en France, il est principalement hors des frontières.

Que faire ?

Une politique culturelle ambitieuse coûterait fort cher. On le sait. On ne reprendra pas facilement le terrain perdu. La librairie Hachette d’Istanbul qui a fermé il y a une quinzaine d’année ne rouvrira pas de sitôt.

Mais par une approche pragmatique, on peut profiter des nouvelles technologies pour retrouver sur le champ numérique la place qui revient à la francophonie. Cela ne couterait pas forcément très cher. Nous produisons des créations originales et nous disposons d’un fonds culturel exceptionnel. Malheureusement, en pratique, on ne peut y accéder que depuis le territoire national !

Plutôt que de s’employer à freiner la pénétration en France des produits culturels étrangers, il vaut peut-être mieux s’attacher à faciliter l’accès à la culture française depuis l’étranger. Si la réalité de l’exception culturelle reste à démontrer, le marché culturel mondial est lui une réalité… et on n’y est guère compétitif.

Pourtant il ne manque pas grand chose. On y est presque ! Avec peu d’efforts on engrangerait de grands succès à court terme…

Voici les axes qui semblent les plus urgents à traiter :

  • Priorité n°1 : La télé française sans décodeur sur les réseaux câblés, le satellite et Internet.
  • Priorité n°2 : Une chaîne francophone pour les enfants. Les francophones de demain sont jeunes.
  • Priorité n°3 : Du numérique, du numérique, du numérique. A l’étranger, nous avons un besoin urgent de littérature, musique et cinéma en ligne. Bien plus qu’en France.
  • Priorité n°4 : Une évolution juridique. Pour que les droits d’auteur et les droits de diffusion soient basés sur la langue de diffusion et non pas sur le pays de diffusion. Si les règles de droit qui régissent le code de la propriété intellectuelle amènent à un blocage de fait de la diffusion des œuvres hors de France, c’est que ces règles ont besoin d’être réformées. Cette petite révolution est indispensable pour rendre opérants les efforts déployés pour les priorités 1, 2 et 3.
  • Priorité n°5 : Faciliter la venue en France des étudiants étrangers. Là, on peut même gagner de l’argent, car on en perd à chaque fois qu’on refuse un visa. Et paradoxe de la défense de la francophonie, il vaudrait mieux aujourd’hui attirer les étudiants étrangers avec des cursus tout en anglais plutôt que de poser comme préalable à toute inscription à l’université de parler français. Cela amène des candidats pourtant désireux d’étudier en France à se rabattre sur des destinations moins restrictives comme des universités espagnoles, italiennes…
  • Priorité n°6 : Du marketing local pour les produits culturels, avec une approche multi-support (TV + cinéma + livre + jeu + bande dessinée + produits dérivés).
  • Priorité n°7 : Des traductions !


La télévision française en Turquie

1. Sur Internet

Pour France 2 (via le site pluzz), ça donne cela :

Vidéo inaccessible

 

2. Par satellite

En réception par satellite, la chaîne est cryptée. Même symptôme pour TF1 : le problème ne se limite pas aux chaînes du secteur public. Ce n’est donc pas une question de redevance télévisuelle, mais un problème juridique de rémunération des droits d’auteur.

La méthode de décryptage existe. Elle est commercialisée par Bis.TV, avec un abonnement annuel : 4,90€ par mois (+40€ de frais d’ouverture de dossier) et un récepteur numérique agréé viaccess. On peut ainsi recevoir TF1, France 2, France 3, Arte, la 5ème, M6, W9, etc. (soit près de 30 chaînes).

Le plus ahurissant est que cette technique est illégale. De plus, il faut faire venir le matériel de France (carte d’abonnement + un terminal viaccess que l’on peut acheter sur Internet avec une carte de paiement française et faire livrer à une adresse en France). Un véritable parcours du combattant pour les français résidant à l’étranger. Pour les étrangers point de salut. On voudrait les empêcher de voir la télé française qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Dans le même temps, les Italiens nous déversent par satellite toutes leurs berlusconades en clair. Alors, plus malins les Italiens ?

3. Réseaux câblés

Quelle que soit l’option choisie (Digiturk, Teledunya, D-smart…) on ne reçoit guère plus que TV5 et France 24.


Le cinéma français en Turquie

 

Camembert VO

Source : http://www.beyazperde.com/filmler

A la date du 18 décembre, seulement deux films français sont visibles en Turquie, dont la dernière palme d’or de Cannes que l’on peut voir dans 7 salles à Istanbul. Beau résultat, mais rien d’étonnant à cela, la palme d’or est toujours programmée à Istanbul. Il se trouve qu’elle est française cette année. Au passage, ce film est tiré d’une bande dessinée de qualité absolument introuvable à Istanbul. Quant au deuxième film, il n’est à l’affiche que dans une salle à Afyon (160.000 habitants).

Toutes les semaines, il sort en moyenne 5 à 6 films français à Paris. Tous ne méritent certainement pas d’arriver sur les écrans turcs, mais 1 ou au maximum 2 films français en exclusivité c’est tout de même bien peu.

Jean-Louis RAOUL


[1] Il y a seulement quinze ans, les livres français occupaient bien 3 à 4 mètres de rayonnage de « Robinson Crusoé », une des librairies historiques d’Istanbul.

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